Dre Yvette Bonny

Une entrevue avec Dre. Yvette

Par Ikram Abow-Mohamed (Étudiante en 2ème année de médecine, Udem)

J’ai eu l’honneur d’interviewer Dre. Yvette Bonny dans le salon de sa demeure. Accueillante et chaleureuse, nous avons eu la chance de discuter de nombreux sujets, dont la réalité de la pratique de la médecine. C’est une femme avec un parcours inspirant, étant d’ailleurs une des premières hématologues pédiatriques à Montréal.  

Parcours académique

Où avez-vous étudié ? Et comment cela s’est déroulée

Pour commencer, je suis née et j’ai grandi en Haïti. J’ai complété ma scolarité là, incluant ma formation à la faculté de médecine de l’État. Par la suite, j’ai commencé une résidence en pédiatrie d’une durée de 1 ans et demi. J’ai poursuivi ma résidence en pédiatrie à Sainte-Justine durant 4 ans. J’avais un intérêt pour l’hématologie, ainsi j’ai décidé de me spécialiser dans ce domaine. À l’époque, il n’y avait pas de diplôme d’hématologie pédiatrique spécifiquement. J’ai alors complété mes stages durant deux ans auprès des patients adultes à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. J’avais vraiment aimé mon expérience là-bas. C’était plus conviviale et il y avait d’ailleurs un petit département de pédiatrie. Avec le temps, le domaine de l’hématologie a pris de l’expansion et je me retrouvais justement avec plusieurs cas d’hématologie en pédiatrie. J’ai aussi fait un an en pathologie. Par la suite, j’ai poursuivi avec une spécialisation durant un an en France. L’emphase était surtout sur les tests radioactifs en lien avec la survie globulaire. Finalement, j’ai continué ma spécialisation à l’hôpital Royal-Victoria. Donc en gros, cela m’a pris 8-9 ans pour compléter deux spécialités. Durant ce temps, j’ai pu demander un visa d’immigration et passer à travers le processus de naturalisation canadienne pour pouvoir pratiquer à la fin de ma formation.

Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre un tel chemin ?  Comment avez-vous décidé que vous vouliez allez en médecine ? Pourquoi avez-vous choisi de devenir une pédiatre hématologue?

Ma première exposition en lien avec la médecine était mon grand-père paternel, qui était très connu dans le domaine. Je ne l’ai jamais connu, mais son travail m’avait inspiré. J’étais motivée à apaiser les souffrances. Même quand j’étais guide au camp, j’étais responsable de la pharmacie et je m’occupais de multiples soins dont les pansements. La pédiatrie m’avait toujours intéressée puisque j’aime les enfants. En Haïti, la mortalité infantile était très haute. Un tiers des enfants mourrait en très bas âge en raison de la pauvreté, de la malnutrition et des infections banales. Mon but initial était de retourner en Haïti à la fin de ma résidence et de travailler auprès d’eux, mais malheureusement, avec la situation sociopolitique instable, ma famille m’avait déconseillé de revenir. J’ai alors décidé d’entamer ma spécialisation en hématologie, le temps d’avoir les documents nécessaires afin de pratiquer ici.

La pratique de la pédiatrie est unique. Les enfants sont honnêtes et nous savons lorsqu’ils ont mal.  J’ai travaillé avec tellement d’enfants et malgré les moments difficiles, ils demeurent résilients. Contrairement à ce qu’on pense, les enfants comprennent et savent plus que nous ne le pensons. Le fait de les aider et de voir leur évolution et leur sourire, c’est ce qui m’a motivé à travailler en pédiatrie.  Pour vous donner une anecdote, il y avait un jeune de 9 ans avec une leucémie en phase terminale. Après lui avoir fait les transfusions nécessaires, il est parti à la pêche avec son père. À son retour, il m’explique qu’il a attrapé un poisson, malgré les difficultés. Il disait qu’il devait se battre pour attraper ce dernier puisqu’il ne cessait de fuir le filet. Ensuite, il a fait le parallèle avec sa situation. « Dre Yvette, je pense que c’est la même chose que vous faites avec moi ». C’est dans les moments de la sorte qu’on réalise à quel point il est important d’être honnête avec les enfants. Je lui ai répondu que je faisais tout pour essayer de le guérir, mais que la maladie est très forte. Je ne pouvais pas perdre sa confiance en moi. Ainsi, nous ne pouvons pas leur mentir et les parents ne comprennent pas que ce n’est pas idéale de cacher le diagnostic à un enfant.  Il faut leur parler avec des mots qu’ils comprennent et répondre à leur question du moment, sans aller plus loin.

Expériences

Vous avez effectué la première greffe de moelle à un enfant le 2 avril 1980. Comment avez-vous réussi cela ?

Toute l’équipe était prête quant à l’implantation de la greffe de la moelle osseuse, du moins par rapport à la théorie puisqu’il y a eu beaucoup de recherche à ce sujet. Nous avons même réussi à obtenir du financement de la part du gouvernement. C’était une question de mettre les connaissances en pratique. 

Ma première patiente, je l’ai trouvé par pur hasard. C’était à la fin d’une journée et on m’avait indiqué qu’il y avait un cas avec une formule sanguine anormale. C’était une patiente qui n’avait pratiquement pas de plaquettes et elle avait une anémie sévère. Par contre, je n’arrivais pas à retracer le médecin traitant.  La patiente n’était physiquement pas à l’hôpital, donc je l’ai appelé personnellement chez elle. Face à cette situation, faire la greffe de la moelle semblait être la meilleure option. Nous avons fait des typages et on a trouvé que la sœur de la patiente était compatible. Par contre, à l’époque, une telle greffe n’était pas effectuée ici à Montréal. Les patients devaient se rendre à Seattle, Boston ou à New York. Cela aurait coûté une fortune d’envoyer la mère, la sœur donneuse et la patiente aux États-Unis. Afin de donner une chance à cette patiente, nous avons eu une grosse réunion avec le comité de greffe afin de valider l’initiative. Finalement, le projet a été approuvé et on a pu réaliser la première greffe de la moelle dans une chambre de l’unité rénale, le 2 avril 1980. Et ce n’était pas la dernière. La patiente en question est maintenant une infirmière à Maisonneuve-Rosemont. 

Par la suite, je commençais à recevoir des patients de partout, aussi loin que les Outaouais et le Nouveau-Brunswick. Durant ma carrière, j’ai fait 200 greffes de moelle osseuse. J’ai été pendant longtemps la seule dans l’est du Québec qui faisait de telles greffes chez les enfants. Depuis, l’unité de greffe de moelle osseuse pédiatrique a été transférée à Ste-Justine, une unité qui est aujourd’hui très active. Ils vont bientôt réaliser leur millième greffes et ils m’ont invité afin que je puisse être présente lors de cette occasion.

Diriez-vous qu’il était plus difficile en tant que femme d’accomplir cela ? Et aujourd’hui, est-ce que cela aurait été plus facile pour une femme ?

Oui certainement, c’était plus difficile à l’époque. Il n’y avait pratiquement pas de femme dans le domaine. Quand j’ai commencé, j’étais la 3ème hématologiste. Pourtant, j’étais la seule hématologiste femme à Maisonneuve-Rosemont et j’étais aussi la première hématologue avec une spécialisation en pédiatrie. Aujourd’hui, il doit y avoir une vingtaine. À l’époque, mes collègues avaient confiance en moi et en mes capacités. Or, quand j’avais à faire affaire avec les autres professionnelles ou si je me trouvais dans un milieu qu’on ne me connaissait pas, c’était parfois plus difficile. Dans les situations où j’avais l’impression qu’on m’écoutait moins, j’engageais moins dans les discussions. Je m’assurais d’aller bien refaire mes lectures pour revenir beaucoup plus préparée. Cela me motivait donc à revenir plus outillée. Une des raisons pour laquelle je ne voulais pas quitter Maisonneuve-Rosemont lors du transfert de l’unité de greffe de moelle osseuse pédiatrique à Sainte Justine, est que j’ai partagé des expériences avec mes collègues et j’ai créé ma place là. C’était devenue mon chez-moi. Donc, je ne voulais pas partir ailleurs, même à 60 ans, pour recommencer à zéro.

Il arrivait que certains des professionnelles qui m’entouraient en dehors de mon équipe immédiat, médecins ou même les techniciens, doutaient de mes capacités. Même en tant que patronne, certains me demandaient si j’étais capable de faire une ponction de moelle osseuse parce que j’étais une petite femme qui semblait frêle. Je leur disais, que ce n’était pas une question de force, mais bien une question de connaissances et de techniques. Même avec les parents des patients, incluant ceux qui se faisaient envoyer par les grands spécialistes de Sainte-Justine, ils doutaient au début de ce que j’étais capable de faire. Étrangement, cela avait tendance à changer une fois la greffe accomplie: ils voulaient rester dans mon département.

Aujourd’hui, la femme a fait sa place en médecine et elle joue un rôle important. Nous pouvons voir comment les jeunes externes et résidentes sont impliquées et dédiées dans leur travail.  Je dirais même que la confiance a passé des hommes médecins aux femmes médecins. L’approche du malade des femmes médecins est beaucoup plus différente. De ma perspective, je les trouve beaucoup plus empathiques et proches de leur patient. 

Vous étiez la première résidente noire à Sainte Justine. Est-ce que vous pourriez me parler de votre expérience ?

Alors d’abord pour vous mettre en contexte, je venais d’ailleurs.  Lorsque j’étais arrivée ici, j’avais un problème avec l’accent. Je commençais ma résidence, donc, il y avait beaucoup de gens en haut de moi. Mes connaissances se faisaient surtout tester au début, mais je pense que c’était aussi le cas pour tous les autres résidents. J’avais une belle relation avec les chefs du département et les infirmières qui m’entouraient. Ainsi, mon intégration s’est relativement bien faite. Je n’ai pas senti du sexisme ou du racisme durant ma résidence. 

Parfois, lorsque je devais faire affaires avec d’autre équipes, il y avait des gens qui me questionnait plus que la normale et la confiance manquait. À l’époque, j’étais une des seules noires, mais les femmes étaient rares de base. Je pense que les problèmes étaient reliés à cela plus que le fait que j’étais noire.  Il arrivait que je puisse voir le questionnement dans leur expressions faciale. J’avais aussi l’impression qu’on me piégeait parfois avec des questions. Face à ces situations, je gardais mon calme. Je n’étais pas arrogante ni vindicative, mais j’avais confiance en moi. J’étais capable de dire ce que je ne savais pas et je m’assurais de faire mes recherches. Or, quand j’étais sûre de mes réponses, je tenais à mes propos et je défendais mes points. 

Parfois, j’avais des problèmes avec certaines familles. C’est comme s’il fallait que je me prouve beaucoup plus puisque j’étais noire et puisque j’étais une femme. Il fallait que je trouve un moyen d’établir une confiance avec eux. Cela était plus difficile avec les familles patriarcales. J’ai réussi à passer à travers tout cela parce que je savais ce que je faisais, je savais où je m’en allais et je parlais avec assurance. Par contre, lorsqu’on me voit, les gens ne peuvent pas deviner que je suis capable de m’imposer pour bien faire mon travail. Quant aux enfants, ils sont très curieux. Il arrivait que certains venant de l’extérieure de Montréal n’étaient pas habitués à voir une personne de couleur. Ils ne se gênaient pas de me demander par rapport à ma peau de couleur ou me dire que j’étais plus foncée que quelqu’un avec un bronzage de soleil. Je ne le prenais pas mal. J’ai un amour inconditionnel pour eux. Je leur expliquais d’où je venais, qu’il y a une variété de couleurs de peau et ainsi de suite.

Avez-vous déjà eu l’impression d’avoir le syndrome de l’imposteur? Comment vous en êtes-vous débarrassé

Oui, surtout au début de ma résidence. J’avais l’impression que puisque j’étais une femme, noire et immigrante, il fallait que je donne le maximum d’efforts possibles : je devais être la meilleure, donner mon 100% dans tout et faire des interventions qui étaient remarquées. Ce n’était certainement pas par vanité ou pour montrer que j’étais la meilleure. C’était vraiment pour moi. Je voulais développer des capacités, des compétences cliniques et maintenir une réputation. Quand j’avais confiance en moi et que j’arrivais prête, je savais que je serai capable de surmonter les obstacles. Grâce à cette attitude, j’ai développé une bonne éthique de travail que j’ai gardé jusqu’à la fin de ma carrière. J’ai remarqué que c’est l’idée que les gens se font de toi qui reste. Si tu es quelqu’un qui est curieux, qui arrive préparé, qui est capable de bien présenter son cas, les gens te prendront plus au sérieux et tes contributions seront plus valorisées.

Avez déjà ressenti que vous étiez comme la porte-parole de votre genre ou de votre communauté? Comme si vos actions devaient être impeccables car elles reflétaient sur votre communauté? Comment avez-vous géré ce fardeau?

Oui, toujours. Je ne sais pas si c’est moi qui me suis donnée ce rôle ou si ce sont les autres qui m’ont attribué ce rôle. Je donnais toujours mon meilleur, mais je m’assurais aussi que les autres membres de mon équipe étaient confortables dans ce qu’ils faisaient. On me disait souvent que j’étais un peu comme Mère Teresa. Par exemple, au début de ma carrière, si je voyais une collègue femme, une jeune médecin, une infirmière ou même une externe, je m’assurais d’aller les voir avant que leurs supérieurs viennent faire les rapports pour voir si elles étaient prêtes. J’encourageais les nouveaux jeunes de l’équipe à participer et à se préparer avant de présenter les cas. En gros, j’aidais mon équipe, surtout si c’était des femmes, des minorités ethniques ou des nouveaux jeunes de l’équipe. J’essayais toujours de donner le bel exemple de ce qu’est une médecin impliquée qui veut le bien de son équipe. Je voulais créer un environnement propice à l’apprentissage.  D’ailleurs, les temps ont certainement changé. À la fin de ma carrière, c’est plus aux hommes à qui je faisais la leçon, chose que je ne pensais jamais faire auparavant.

Et aujourd’hui, que pensez-vous de la diversité et de la représentation en médecine? Est-ce que vous diriez qu’il y a eu des changements avec le temps ?

Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de représentation en médecine et j’ai pu voir l’évolution de cela jusqu’à la fin de ma carrière, soit en 2013. Lorsque j’ai commencé, j’étais la seule noire. Ceci, n’est plus vraiment le cas actuellement. De plus, je ne vois plus cette tendance d’essayer de piéger une femme en la questionnant beaucoup plus que la norme.

J’encourage les gens venant de communautés moins représentées de ne pas hésiter à choisir la médecine. Il faut arrêter de se dire « Oh ,je n’y arriverais pas. Il n’y a personne comme moi dans ce domaine ». Tant et autant que vous avez  un intérêt et que vous avez les capacités, il faut avoir confiance en soi afin de foncer et réaliser ses rêves

Pour finir

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes étudiantes en médecine ?

Je pourrais donner les quatre conseils suivants:

  1. S’affirmer par son travail sans arrogance
  2. Le respect des autres est primordial. Il faut rester humble et ne pas snober les autres.
  3. Voir le patient dans sa globalité et être à l’écoute.
  4. Donner le meilleur de soi