Dre Estelle Ouellet

Mardi le 25 février j’ai eu la chance de m’entretenir avec docteur Estelle Ouellet, résidente en chef du département de psychiatrie du Centre universitaire de santé de McGill (CUSM). J’ai découvert une femme généreuse et remarquable au parcours singulier et impressionnant. En effet, c’est après avoir complété un diplôme d’études collégiales en sciences humaines, ainsi qu’un baccalauréat en science économique et une maîtrise en administration publique à l’université de Queen, qu’elle fut recrutée à Ottawa par le ministère des finances sous le gouvernement Harper. Dr Ouellet a par la suite tenté de trouver sa voie dans deux autres ministères avant de finalement débuter des études de médecine à l’âge de 28 ans.

Pouvez-vous expliquer le cheminement qui vous a mené à faire un changement de carrière, et les étapes que vous avez dû suivre ?

Après tout mon parcours académique et professionnel, je ne me sentais pas utile et je n’étais plus stimulée par ce que je faisais. J’ai décidé de partir en voyage avec mon frère, et j’ai eu plusieurs réflexions. C’est ce dernier qui m’a encouragée à aller en médecine. Il croyait plus en moi que je ne croyais en moi-même. J’étais assez stressée de ne pas savoir si ce plan allait fonctionner. Je me suis cependant dit que j’étais toujours assez jeune, que je n’avais pas de famille et donc que les dommages collatéraux seraient moindres dans le cas où mes nouveaux plans ne fonctionneraient. Je me suis donc inscrite au cours prérequis à l’université d’Ottawa en travaillant parallèlement au ministère. Mon but était de vérifier si j’étais toujours capable d’étudier, et j’ai été ravie de constater que tel était encore le cas.

J’ai donc complété les préalables nécessaires pour mon admission et j’ai appliqué partout où je le pouvais. À ma grande surprise j’ai été admise partout ! Venant de Montréal et m’étant déracinée trop souvent pour mes études et le travail par le passé j’ai décidé d’opter pour l’université de Montréal.

Initialement, j’avais l’intention de faire de la médecine familiale, mais lors de mes stages, j’ai découvert que je ne m’y sentais pas à ma place. J’avais quitté mon ancienne profession car je ne m’y sentais pas utile et je ne voulais revivre la même chose. C’est lors de mes stages en psychiatrie que j’ai compris que c’est dans ce domaine que j’allais enfin me sentir utile. Trouver ma voie m’a donné l’énergie de faire les trois ans de plus que cette spécialité demandait.

Une des choses que j’aime dans la psychiatrie c’est que cette spécialité n’est pas sur-régie par des guidelines. Chaque diagnostique à sa particularité car ce sont essentiellement des syndromes. Connaître le parcours de vie des patients est essentiel pour formuler un diagnostic, et pour les aider, il faut réussir à entrer en contact. Chaque patient est un défi en soi, et aider les gens qui souffrent au point de vue de la santé mentale est pour moi très significatif.

Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés lors de votre transition des sciences sociales à la médecine ? Quelle est votre plus belle réussite ?

J’étais très préoccupée lors de mon pré-med par ma « différence », que ce soit au niveau de l’âge, de mon parcours scolaire ou de mon milieu socio-économique. Les cohortes en médecine sont très homogènes et je trouvais difficile de développer un sentiment d’appartenance. Ce sentiment de « différence » m’a accompagnée sur les 12 ans qu’ont duré mon parcours, mais je l’accepte davantage maintenant.

J’avais l’habitude d’être très performante tant à l’université que dans mon travail. J’ai rencontré des difficultés au début de mes études en médecine. Alors que la blessure narcissique de ne plus être la meilleure a été digérée assez rapidement, la peur de l’échec a été une grande source de stress durant tout mon cheminement.

Durant mes premières études, j’ai surtout développé une capacité d’analyse globale et fait peu de mémorisation. Apprendre des notions telles que les cascades moléculaires m’était difficile car j’avais l’esprit critique que ces notions ne me serviraient pas dans ma pratique clinique.  Je trouvais donc difficile de devoir apprendre par cœur des éléments que je trouvais inutiles.

Ma plus grande réussite est d’avoir trouvé ma voie. Je suis fière d’avoir trouvé l’emploi qui donne un sens à ma vie et qui me fait sentir utile même si par moment, le chemin pour s’y rendre a été ardue.

Quels sont les impacts de votre parcours en sciences sociales sur votre pratique quotidienne?

Je suis d’avis que le côté sciences sociales fait en sorte que les déterminants sociaux économiques de la santé sont déjà bien assimilés dans ma pratique. Quand je vois un patient, il est naturel pour moi d’enquérir sur le travail et la famille… Je  crois que l’impact concret de mes études en sciences sociales, c’est mon sens critique. J’ai une perspective historique de cette profession libérale qu’est la médecine. J’ai un sens critique face au corporatisme qui est fort encré dans la profession médicale au Québec. Je me suis impliquée dans MQRP (Médecins québécois pour le régime publique) depuis le début de ma résidence, et au quotidien je fais donc du soft militantisme au travail, entre autres en n’utilisant pas mon titre. De plus, j’ai une grande écoute des autres professionnels de la santé, tels les physiothérapeutes et les ergothérapeutes lors des moments où nous travaillons en équipe. Je suis d’avis que ce n’est pas forcément le médecin qui doit tout gérer lors de ses réunions. Je crois que c’est de cette manière que se traduit mon parcours en sciences sociales au quotidien,

Pensez-vous que les autres professionnels de la santé pourraient bénéficier d’une plus grande formation en science sociale ?

Oui totalement ! Les sciences pures devraient à mon avis être enseignées de manière différente.  Le DEC en sciences de la nature devrait permettre d’intégrer un côté critique aux apprentissages. La manière dont les sciences sociales sont enseignées présentement est bénéfique pour les futurs médecins.

Il faut se rappeler que dans les autres provinces canadiennes les étudiants en médecine ont préalablement fait un baccalauréat. Ils ont pu avoir d’autres expériences et développer leurs compétences autrement.  Bien que le DEC en sciences naturelles aborde des sujets pouvant être importants pour la médecine, il couvre d’autres sujets qu’ils ne le sont pas, et ne traitent pas de d’autres matières qui pourraient être bénéfiques comme la sociologie, la politique et l’anthropologie.

Je suis d’avis que le CEGEP pourrait être utilisé de manière plus bénéfique pour les futurs médecins en leur permettant de développer leurs compétences et leur esprit critique.

Quels sont les défis de la femme en médecine en 2020 ?

Je pense que comme dans toutes les professions, le plus grand défi de la future femme médecin est la maternité. Fonder une famille et occuper un poste d’autorité pour une femme est toujours un enjeu en 2020. La maternité demande un moment de pause pendant la carrière ce pourquoi il peut être plus difficile d’accéder à des postes de gestion. L’équité n’est pas atteinte dans tous les couples et donc pour l’instant certains hommes peuvent se permettre d’être moins présent au niveau familial pour privilégier leur carrière.

 Le désir de bien s’occuper des enfants, de bien performer au travail et de garder un bon équilibre de vie demande aux femmes d’être des superwoman Un défi supplémentaire pour les médecins est qu’ils sont des travailleurs autonomes. Un congé maternité demande en conséquence une planification supplémentaire. Il faut en effet trouver des gens pour nous remplacer, pour faire le suivi des dossiers de nos patients en congé de maternité. Il faut aussi considérer que les résidentes qui ont des enfants doivent prendre une pause d’un an et donc perdre leur cohorte, ne consolident par leurs apprentissages pendant ce temps et ne pratiquent pas. Il n’y a pas non plus de retours progressifs dans tous les programmes de résidence, ce qui peut rendre le retour difficile.

J’admire les femmes qui ont des enfants à la résidence. Dans mon cas, ces aspects ont pris une importante place dans ma décision de ne pas avoir d’enfant pendant la résidence. Il est important de connaître ses limites, mais bien entendu tout est une question de choix et de compromis.

Si vous aviez un conseil à donner aux jeunes femmes qui vivent une situation similaire à celle que vous avez vécue, que serait-il ?

L’important est de trouver sa voie et d’être bien dans ce que l’on fait. Il faut aussi avoir une certaine résilience face à notre étude, c’est-à-dire qu’il faut accepter d’apprendre certaines choses mêmes en sachant qu’elles ne seront pas utiles

Pour les jeunes femmes et hommes qui vivent autant de stress que moi lors de mon pré-clinique: si j’avais pu concentrer mon énergie sur les tâches à accomplir un jour à la fois plutôt qu’investir dans ma peur de couler mes examens, à faire des prédictions négatives, je crois que j’aurais pu faire davantage que survivre. Je recommande simplement d’approcher son parcours un examen à la fois, une étape à la fois.

Le doctorat en médecine impose beaucoup de pression aux étudiants en leur demandant d’exceller dans de multiples sphères différentes. La médecine est comparable à un Ironman, on ne peut pas sprinter tout le long. Il est important de planifier son curriculum vitae étape par étape, mesurer ses attentes envers ses études et soi-même et se laisser des temps d’adaptation. Il est aussi important d’accepter que certains apprentissages paraissent de moindre importance voir ridicules, il faut voir ses apprentissages comme un rite de passage et ne pas perdre de l’énergie à se choquer contre ses rituels imposés.

Finalement, pour ce qui est de ce sentiment de différence qui m’a si longtemps accompagné… Je dirais à ces petites estelle que la différence n’est pas grave, chacun a ses façons d’apprendre et d’être. Plus il y aura de gens différents au parcours différents, plus belle sera la médecine.

Suite à la fin de sa résidence, Dr Ouellet continuera son parcours en psychiatrie en entamant un fellow au pavillon de santé mentale de Sacré Cœur, Albert Prévost, en thérapie familiale stratégique. Elle se dirige vers un poste à la clinique des troubles relationnelles et de personnalités. Elle envisage faire de l’enseignement en parallèle à sa pratique et continuer à s’impliquer au sein de postes administratifs.

L’entrevue s’est terminée sur une excellente note et de très bons conseils. Je souhaite une belle continuité à Dr Ouellet et de belles réussites dans ses prochains projets.