Dre Donna May Kimmaliardjuk

Yotakahron Jonathan, une membre du clan Mohawk Bear du territoire des Six Nations de la Grande Rivière, est étudiante en médecine à l’Université McMaster et actuellement agente nationale de santé autochtone pour la Fédération canadienne des étudiants en médecine. Elle a eu le plaisir d’avoir une conversation avec la Dre Donna Kimmaliardjuk, une Inuit pionnière, bien connue comme la première chirurgienne cardiaque autochtone au Canada qui termine sa résidence en quelques mois avant de se rendre à la Cleveland Clinic pour une bourse

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour devenir médecin?

Quand j’avais six ans, j’avais une conversation avec mon père pour lui demander pourquoi je ne connaissais pas son père, mon grand-père. Il m’a expliqué que son père était mort de la SLA. Après, j’avais cette peur que cela arrive aussi aux autres membres de ma famille. C’est ce qui m’avait motivé à devenir neurochirurgienne pour aider à guérir les gens atteints de SLA, sans savoir ce que cela impliquerait. Cela m’est resté tout au long du primaire, du secondaire et de l’université. Quand je suis entrée en médecine, je pensais toujours au domaine de la chirurgie. J’aimais l’idée de travailler avec mes mains, les résultats sont très tangibles avec un gain immédiat. Ce qui m’était nécessaire, car je ne pense pas que je supporte bien la gratification retardée. Lorsqu’on a entamé le cours sur la cardiologie, je me suis vite rendu compte que j’aimais tout du coeur. Après avoir assistée à des conférences sur le sujet et avoir pu observé certaines interventions chirurgicales: j’ai senti que c’était ma vocation, c’était ce que je devais faire.

Y avait-il d’autres facteurs qui vous ont traversé l’esprit lorsque vous envisagiez une carrière en chirurgie cardiaque? Par exemple, le fait que la chirurgie est souvent perçu comme un domaine plus dominé par les hommes.

Je savais que c’était un domaine dominé par les hommes. À ce jour au Canada, près de 90% des postes de personnel en chirurgie sont occupés par des hommes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas plus de femmes qui entrent en chirurgie, mais c’est entièrement dominé par les hommes. J’en étais consciente, mais cela ne m’a pas dissuadé. J’ai eu la chance d’avoir des expériences très positives avec tous les chirurgiens avec qui j’ai suivi et fait des stages au choix, qui étaient tous des hommes. Je travaille avec de bonnes personnes qui n’étaient pas vraiment l’image stéréotypée que vous pourriez avoir des chirurgiens d’il y a 50 ans. Ils étaient tous très encourageants et encourageants à l’égard des femmes qui entraient en chirurgie cardiaque. C’était drôle parce que les gens qui n’étaient pas en chirurgie cardiaque étaient ceux qui faisaient des commentaires comme: «tu ne vas jamais trouver un emploi», «tu ne verras jamais tes enfants», «tu ne vas jamais avoir une famille». Ce sont des gens qui ne sont pas sur le terrain qui disent ça. À ce jour, cela me touche vraiment lorsque j’entends des médecins parler d’un domaine dans lequel ils et elles ne travaillent pas, dire à quoi ressemble l’environnement de travail, à quoi ressemblent les emplois ou à quoi ressemblera votre vie. À mon avis, ils ne sont pas du tout qualifiés pour donner ce conseil parce qu’ils ne sont pas ce chirurgien. Les gars avec qui j’ai travaillé étaient très encourageants et encourageants, donc je ne me suis pas sentie dérangée par le fait qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes sur le terrain.

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En tant qu’étudiante en médecine, on nous dit souvent que la résidence est le «meilleur moment» pour avoir des enfants parce que c’est la seule fois où nous aurons un congé de maternité payé, ce discours met parfois beaucoup de pression sur certaines femmes. Avez-vous déjà ressenti cela?

Certainement, oui. C’est vrai, du temps protégé et des congés payés sont d’énormes avantages et cela m’a traversé l’esprit plusieurs fois. Par contre, je ne voulais pas laisser cela dicter ma vie personnelle et familiale: c’est une énorme décision qui demande une plus mûre réflexion. Bien sûr, vous pouvez ressentir certaines pressions comme ça, mais je pense que l’important est de faire ce que vous savez être le mieux pour vous.

Aviez-vous eu accès à des mentors qui étaient des femmes autochtones ou d’autres femmes qui vous ont aidé à orienter votre orientation en médecine?

En chirurgie, je n’ai pas eu de femmes ou de femmes issues de la communauté autochtone comme mentors, parce que je n’en connaissais simplement pas. Ne me méprenez pas, je  n’ai pas tout, toute seule, parce que pour réussir dans quoi que ce soit, vous aurez toujours besoin du soutien et des conseils de certaines personnes. J’ai dû me fier à mon instinct et suivre ce qui me semblait être la bonne voie pour moi.

Aviez-vous déjà considéré la médecine de famille?

Je n’ai jamais vraiment voulu être médecin de famille. Je savais que je voulais être chirurgienne. Mais je savais aussi qu’en tant que chirurgienne, je ne serais pas vraiment en mesure d’être dans le Nord. Je savais que si je voulais travailler en première ligne dans les communautés avec des Inuits et vraiment faire une différence avec mon peuple, la meilleure façon de le faire est d’être médecin de famille. Je me sentais coupable de ne pas vouloir être médecin de famille et je pensais que je ne pourrais pas avoir ce genre d’impact. Il y avait un médecin de famille non autochtone qui montait dans le Nord chaque mois et je lui ai posé des questions à ce sujet. Je cherchais à me rassurer. Est-ce que je fais la bonne chose? Il m’a rassuré, il a dit que je devais faire ce que j’aimais et qu’en faisant ce que j’aimais, j’allais pouvoir inspirer les autres tout en ayant un impact sur ma communauté.

Vous avez fait une campagne où ils vous ont qualifié de pionnière en médecine parce que vous êtes la première femme chirurgienne cardiaque autochtone. Comment vous sentez-vous à propos de ça?

Être une pionnière,  c’est tellement incroyable et remarquable. J’ai une telle admiration pour des gens comme ça, non seulement dans le domaine médical, mais dans tous les aspects de la vie. Lorsque je lisais des manuels d’histoire ou que j’entendais parler de mes ancêtres, j’étais tellement fascinée par le courage, la force et la détermination de ces personnes. Donc, quand je vois ce terme de pionnière être associée à moi, c’est comme: «wow! ok!» Parce que pour moi, je fais juste ce que je veux faire. Surtout en tant que résidente, parce que j’ai encore tellement à apprendre, je me dois d’être humble. Je me sens donc un peu déphasée, comme si je n’enregistrais pas totalement qu’on puisse me qualifier ainsi. Je n’y pense pas souvent, mais quand j’y pense je me sens honorée.

Dans cette campagne, votre mère a partagé une histoire incroyable de votre enfance, ça vous dérange de la partager?

Avec plaisir! Ma maman m’a dit que quand j’avais seulement quelques mois, elle m’a amené à la rencontre de sa grand-mère qui était très malade à l’époque. Mon arrière-grand-mère me tenait et me parlait en inuktitut. En me tenant les mains, elle a dit que ces mains feraient de grandes choses, elles vont sauver des vies ou aider des gens. Ma maman dit qu’en tant qu’enfant, mes yeux étaient fixés sur elle et que j’écoutais attentivement ce qu’elle disait. C’était sa bénédiction pour moi. Je ne pense pas avoir consciemment appuyé ma décision d’aller en médecine sur cet événement, mais qui sait si inconsciemment cela a eu une influence sur ma position actuelle.

Où en êtes-vous en ce moment dans vos rotations?

La rotation que je fais en ce moment est la chirurgie cardiaque pédiatrique, à l’Hôpital pour enfants ici à Ottawa et je terminerai en juin. Ensuite, j’irai à la Cleveland Clinic pour une bourse avec un accent sur les myomectomies septales. La chose intéressante est qu’il n’y a pas de fellowship de myomectomie septale. Donc, l’un de mes mentors a cet objectif pour moi d’être la première avec un fellowship de ce genre. Je suis vraiment excitée à l’idée d’entamer cette étape de mon parcours professionnel.

Avez-vous eu des expériences de discrimination au cours de votre formation qui sont spécifiques au fait d’être un Autochtone?

En tant que résidente, je n’ai pas eu à vivre de telles situations, ce dont je suis très reconnaissante, car je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde. Par contre, quand j’étais étudiante, je me rappelle qu’au début de mes études en médecine, une des personnes dans ma classe est allée dire à mon amie que j’étais rentrée plus facilement en médecine parce que j’étais autochtone. La personne faisait référence au fait qu’il y a parfois des places réservées pour les étudiantes et étudiants autochtones dans le processus d’admission en médecine. Je me rappelle avoir pensé que c’était une chose si dégueulasse à dire. À ce moment là, ça ne m’avait pas vraiment énervée parce que j’étais juste tellement excitée d’avoir été admise en médecine, mais maintenant que j’y pense je trouve que c’est tellement dépréciant  parce que cela invalidait tout le dur travail que j’ai fait pour mes études et ma réussite. Je suis allée dans une université de haut niveau, j’ai suivi tous les cours pré-médicaux, j’ai passé le MCAT, obtenu toutes les lettres de référence nécessaires, fait toutes les entrevues requises. J’ai exactement fait ce que tout le reste de mes pairs ont dû faire et je l’ai bien fait. J’ai gagné et mérité ma place. Pourtant, à cause de mon identité, ma réussite est attribué à mes origines autochtones plutôt que le fruit de mon labeur. C’était frustrant.

Quels conseils donneriez-vous aux générations futures de femmes en médecine?

Au début, j’ai eu du mal à passer d’un résident junior à un résident senior parce que j’essayais de ressembler davantage à mes collègues masculins ou d’essayer d’être quelqu’un d’autre que moi. Cela montrait que je ne savais pas comment être un leader, que je n’étais pas à l’aise ou confiante. Quand on m’a rappelé d’être juste moi-même, mes compétences, ma confiance et mon style ont pu prospérer.

Cela semble si simple et générique, mais faites ce que vous aimez. Malgré ce que disent les autres, comme quand j’ai eu d’autres médecins qui ont essayé de me dissuader de la chirurgie cardiaque, ou malgré les pressions que vous pourriez ressentir : que ce soit parfois un sentiment d’obligation envers votre communauté ou la pression de fonder une famille. Faites ce que vous aimez en médecine, soyez simplement qui vous êtes. Je sais que cela semble si générique et sur-utilisé, mais c’est tellement vrai. Sois honnête envers qui tu es, cherche le métier qui te rendra heureuse et tu auras du succès.

Entourez-vous de bonnes personnes, des gens qui vous soutiendront lorsque d’autres ne vous souhaiteront pas le meilleure et qui, par compétitivité, essaieront de vous démoraliser. 

Prenez soins de vous. C’est quelque chose qu’on oublie facilement, surtout en tant que résidente en chirurgie. Il est donc important de vous considérez dans vos horaires. C’est un marathon auquel nous participons et non un sprint. Ce sont des petits conseils maternels que je vous donne, mais en bout de ligne c’est c’est qui vous aidera réellement dans vos parcours.