Dre Annie Bouchard

C’est en direct du Luxembourg, dans le contexte d’un récent poste en tant qu’aviseure médicale pour l’OTAN, que Dre Bouchard nous relate le cours de sa carrière, des bancs d’école jusqu’aux champs de bataille. 

Parcours de vie

Native du petit village de Chambord au Québec, elle a d’abord rejoint les Forces armées canadiennes (FAC) à l’université pendant quelques années en raison de la subvention aux études inhérente. En 2004, après quatre ans de pratique civile comme médecin de famille et l’atteinte de la barre des mille accouchements, elle réintègre les rangs de l’armée pour une deuxième fois, avec une soif intense de changer le monde. La possibilité d’une carrière pleine de défis, interdisciplinaire et empreinte de camaraderie au sein de l’armée est alléchante pour Dre Bouchard. « Tout vient d’un besoin de faire bouger les choses. » raconte-t-elle. L’armée est devenue son terrain de prédilection pour combler ce besoin.

D’années en années, elle a gravi les échelons de la hiérarchie militaire, en commençant par capitaine, jusqu’à atteindre le grade de colonel en 2016. Elle a clos, en 2019, une ambitieuse carrière de 25 ans. Cette carrière dans les FAC a été pour Dre Bouchard emplie de fierté. Un moment de leadership important pour elle été la gestion d’une équipe de 500 personnes pour l’unité de la cinquième ambulance de campagne de la base militaire de Valcartier de 2011 à 2013.

Un des accomplissements les plus marquants de sa carrière fut la tenue du poste d’officier commandant de la compagnie médicale de l’opération ATHENA en Afghanistan en 2009. La mission dura 7 mois dans un hôpital rudimentaire à Kandahar. Sa passion y a été animée par les grands défis posés par l’environnement et la charge de travail. Son équipe devait travailler dans un hôpital en manque de ressources, où les processus de stérilisation étaient déficients et où la poussière s’infiltrait partout. C’était une gestion d’accident de masse, mais répétée à tous les jours et ce, durant des mois.

Elle s’empresse de souligner comment la pratique de la médecine de guerre a fait progresser la traumatologie rapidement. Les connaissances acquises et la compilation systématique d’une grande quantité de données au cours d’ATHENA ont été exportables et très bénéfiques pour la gestion de situations de crises partout à travers le monde.

Un second déploiement marquant pour Dre Bouchard fut celui en Haïti. Arrivée à peine 24h après le séisme de 2010, sa paie n’est pas monétaire, loin de là : c’est de changer le cours des vies, et de trouver un nouveau-né qui pleure sous les décombres.

 

Perspectives sur la carrière militaire

Dre Bouchard, qui n’est jamais restée plus de deux à trois ans à un même poste, parle de la sédentarité comme d’une façon de se complaire soi-même : l’antithèse de sa vocation. Pour changer le monde, il faut bouger. Se déployer en Haïti à nouveau dans un délai si rapproché d’une autre mission était une erreur, nous apprend-elle, mais une erreur à refaire. « Tu te déploies pour faire de ton mieux, tu te donnes corps et âme. », souligne-t-elle. Alors qu’elle revenait à peine depuis deux mois de sa mission au Moyen-Orient, cette mission marquante en Haïti a précipité chez Dre Bouchard de graves enjeux de santé mentale. Sa rémission, qui s’est étalée sur plus d’un an, a néanmoins confirmé sa vision de la vie et lui a permis de se refaçonner. C’est ainsi qu’elle a poursuivi sa carrière, plus convaincue que jamais. C’est même suite à cela qu’elle parvient à être promue lieutenant-colonel en 2011. 

On peut se demander comment cette femme, du haut de ses cinq pieds deux et mère de quatre enfants, est parvenue à s’insérer dans le boys club que l’on s’imagine être l’armée. Ses collègues rapportent l’avoir observé s’être littéralement « débattue » pour traverser le système. Dre Bouchard nous mentionne toutefois ne pas avoir eu l’impression d’avoir à briser le fameux « plafond de verre ».

Avez-vous l’impression que l’ambition au féminin dérange ? « Non, peut-être au début des années 2000, mais plus maintenant. » Selon elle, le haut de la sphère hiérarchique de l’armée était très masculin en 2010-2011 alors qu’elle était lieutenant-colonel. Lors de sa promotion en tant que colonel dans le groupe médical, elle était l’unique femme. En 2019 à son départ, on en comptait trois. Celle qui a été la première femme au Canada promue colonel nous relate comment le leadership féminin ajoute une toute autre dimension au travail d’équipe. « Je crois en la diversité des idées et des façons de travailler. » Une vision plus globale, un sens d’écoute affiné et une capacité d’analyse font d’elles des leaders positifs. Elle souligne aussi que sa formation en médecine familiale lui a permis de conserver une vision holistique du patient tout au long de sa carrière, d’une importance capitale, même dans l’armée.

Une chose est sûre, pour progresser au même rythme que ses collègues masculins, elle a dû en faire plus. Elle admet avoir dû « faire les cours avant les autres, être première de classe, être toujours volontaire et effectuer un retour rapide au travail après les grossesses ». Elle a reçu de nombreuses attaques personnelles sur la qualité de son rôle de mère en lien avec ses déploiements. À ce sujet, elle rétorque qu’un homme serait beaucoup moins challengé qu’elle à ce sujet, sinon pas challengé du tout : «si j’étais un homme, me poseriez-vous la même question ? ». Les plus motivées et dévouées d’entre nous peuvent être pointées du doigt, encore aujourd’hui. La charge mentale associée à la parentalité peut être davantage assignée aux femmes, malgré leurs carrières impressionnantes.

N’en reste pas moins que par sa ténacité, elle a su briser le moule. La place des femmes dans les forces armées canadiennes demeure précaire. Elles représentent une faible minorité avec un total de 15,7% dans la première réserve ainsi que dans les forces régulières. On peut se questionner sur le réalisme de l’objectif des FAC d’atteindre le fameux 25% d’ici 2026. Dre Bouchard nous fait part de ses réserves par-rapport aux quotas rigides. Alors que le corps médical lui se compose à plus de 50% de femmes, la composition féminine chute drastiquement au sein de d’autres corps de métiers très durs physiquement. « Quand moi j’ai besoin de faire deux pas et que mon collègue un seul, il est logique que cela soit limitant et ce, surtout dans les métiers de combat ». Lors de sa mission en Afghanistan par exemple, les femmes dans les métiers de combat devaient porter le même équipement que leurs collègues masculins, ce qui représente jusqu’à 50kg de matériel. La proportion d’effort à donner en rapport poids sur taille est différente. Aussi, il faut ajouter que l’équipement est conçu pour les hommes ; des casques aux ceintures et jusqu’aux gilets pare-balles.

Il fallut attendre les années 2000 dans les marines, avant de voir des femmes, mais pour des raisons d’ordre logistique : il n’y avait pas de quartiers féminins sur les bateaux. Le même scénario se répète dans les sous-marins. Dre Bouchard se souvient également d’une expérience de terrain en Afghanistan lors de laquelle même uriner, geste banal et quotidien était devenu problématique et médicalisé. L’équipement n’était pas prévu pour se retirer facilement pour ce genre de besoins. Elle nous raconte que certaines femmes se retenaient de boire pendant toute leur ronde de huit heures sous le soleil à 60°C pour éviter d’uriner. Ceci a causé des cas de déshydratation et d’infections urinaires. Il semble, selon Dre Bouchard, y avoir eu un effort d’adaptation pour changer cela au cours des dernières années, comme l’arrivée de l’urinette et d’équipement plus adapté.

Même si l’on se réjouit d’une plus grande présence féminine, jusqu’où doit-on aller pour encourager les femmes à intégrer les rangs ? Les quotas sont-ils appropriées ? Pour Dre Bouchard, la réponse est non. La parité, que l’on célèbre au parlement et dans les postes administratifs, ne serait pas aussi reluisante comme mesure à implanter dans les FAC, notamment en raison des exigences physiques reliées à plusieurs postes.

Un problème de quota a d’ailleurs failli faire perdre à l’Armée canadienne une mission des casques bleus au Soudan du Sud en 2018. L’ONU affirmait alors que les FAC étaient alors sous le seuil requis de 15% de femmes dans leurs rangs. Selon Dre Bouchard, il est « ridicule de ne pas faire une mission pour une histoire de quotas, ça ne respecte pas la logique. » La physionomie et la difficulté physique entrent en ligne de compte. Tout porte à croire en effet que la médecine de combat implique une difficulté supplémentaire à ce qui se fait en milieu hospitalier. Cela freine le recrutement féminin. Le bassin de femmes ayant les compétences et aptitudes physiques requises pour ce genre de mission est limité. Et envoyer les gens les plus compétents peut faire toute la différence une fois sur le terrain. « À imposer des pourcentages on se limite dans le recrutement et on en diminue la qualité. » En charge de composer les équipes médicales pour une mission au Mali en 2018, elle confie n’avoir réussi qu’à placer deux des trois femmes requises par l’ONU, soit une par équipe médicale. « On recherche une qualité de soldat et les quotas amènent un facteur de dangerosité redoutable en médecine de combat. » Par ailleurs, il est aussi intéressant de souligner l’aspect de la limitation des effectifs féminins qui amène les femmes à faire des rotations plus fréquentes. Les quotas pourraient-ils précipiter l’épuisement ?

Dans les dernières années, les forces canadiennes ont fait les manchettes pour de mauvaises raisons. Des rapports alarmants sont parus en 2015 : 4,3% de femmes des FAC rapportaient être victimes d’actes sexuels inappropriés contre 1,1% d’hommes, 57% rapportaient des plaintes non-déposées par crainte de représailles et seulement 4/10 des hommes témoins d’actes inappropriés rapportaient être intervenus. Le scandale entraîné par ces inconduites sexuelles a entraîné la mise en place en 2015 de HONNEUR; une opération considérée comme un échec jusqu’à tout récemment. Le dernier rapport, à l’été 2019, montrait enfin une baisse de 25% des plaintes déposées. Assiste-t-on enfin à un changement des mentalités ? « Il y a eu un temps où les femmes dans les forces étaient très amères du manque de reconnaissance », reconnaît Dre Bouchard. La tolérance à cet égard est très mince. La discipline y étant associée a eu un effet décisif sur les comportements et espérons que cela aidera à garder plus longtemps les femmes déjà en poste.

Nul doute que la Dre Bouchard compte parmi les médecins pionnières qui auront laissé leur trace et qui auront pavé la voie pour les générations futures. Envie de suivre sa trace ? «Rien n’arrive sans effort, il faut garder l’œil ouvert pour les opportunités, se préparer, acquérir les compétences supplémentaires requises et être heureux. » Les femmes médecins peuvent être de grandes leaders. 

« J’aime me dire que j’ai changé le monde », nous confie-t-elle.

Et vous, qu’avez-vous changé aujourd’hui ?