Dre Ak’ingabe Guyon

En me renseignant sur le parcours de Dre Guyon, je ressentais déjà une grande admiration envers ses accomplissements; en menant une entrevue téléphonique, cette admiration s’est transformée en inspiration et motivation. Les propos de cette médecin en santé publique, issue d’une mère québécoise et d’un père rwandais, sont empreints de sagesse, de sincérité, mais surtout d’humilité. Comme moi, j’espère que l’entrevue qui suit saura vous charmer et vous inspirer à ne pas avoir peur « d’ouvrir les portes qui semblent a priori barrées à triple tour ».

Votre parcours vers la médecine pourrait être qualifié d’atypique. Quelles expériences de vie vous ont motivé à vous engager dans de longues études médicales ?

Beaucoup de choses… plusieurs éléments différents (long silence). Il était essentiel pour moi d’avoir un métier qui a du sens et est plus large que ma seule personne. Une flamme brûle en moi, qui consiste en un désir fort d’avoir une profession intègre, et qui transmet de l’espoir aux gens qui m’entourent. Tout au long de mon parcours, j’ai été privilégiée de rencontrer des gens qui m’ont  encouragée dans cette quête de sens en veillant à ce que cette flamme ne s’éteigne pas.

Mon retour sur les bancs d’école, après un baccalauréat en physiologie, une maîtrise en épidémiologie et un an sur le marché du travail, était justifié par 2 raisons principales. D’une part, il était essentiel pour moi de mieux comprendre la complémentarité entre les actions qui réparent et celles qui préviennent. J’avais déjà exploré la partie prévention, en amont, et j’étais curieuse de comprendre l’autre partie. D’autre part, je souhaitais me rapprocher de la vulnérabilité, la souffrance de l’humain, et de vivre et comprendre les miracles de la guérison (parfois très surprenants).

Parlez-nous de ce qui vous a mené vers la santé publique, une spécialité qui demeure méconnue pour plusieurs étudiants en médecine. 

Durant mon baccalauréat en physiologie, j’étais une “nerd” qui s’émerveillait face au fonctionnement d’un rein et apprenait le cycle de Krebs. Or, ce sont les extraordinaires professeurs de mes cours à option, en anthropologie et en sociologie, qui ont changé ma vie. C’est ainsi que j’ai réalisé, pour la première fois, combien la santé va au-delà de la réparation et que j’ai commencé à activement rechercher des expériences qui me rapprocheraient de ça.

Contrairement à mes collègues de classe, j’avais donc déjà mon bagage de connaissances et d’expériences en santé publique en amorçant mes études de médecine. J’avais bien des vertiges en réalisant que tout le focus était sur la partie curative, alors que je savais très bien que la partie préventive avait autant, voir plus d’impact sur la santé des patients. En tant qu’incurable curieuse, j’ai tout de même exploré d’autres spécialités durant mes études médicales : j’ai envisagé la psychiatrie et j’ai été honorée d’être acceptée en cardiologie.

C’est finalement la médecine familiale que j’ai initialement choisi avec une vision très claire de vouloir travailler en prévention, dans un environnement où la clinique est davantage en amont et où la prévention garde sa place. Ensuite, pour mieux pouvoir exercer en santé publique, j’ai fait le saut en résidence de médecine communautaire.

Lors de vos interventions auprès d’élus politiques, sentiez-vous que votre voix était écoutée? Si elle ne l’était pas, que faisiez-vous pour vous faire entendre?

J’ai le gigantesque privilège d’avoir deux lettres après mon nom (MD). Ces lettres témoignent d’une expertise et d’un respect généralisé envers notre profession, mais viennent aussi avec une responsabilité, un devoir de parler avec et au nom de nos patients. En santé publique, j’ai un nombre inhabituel de patients, soit près de 1.8 millions de Montréalais-es puisque je travaille à la Direction de santé publique de Montréal.  Évidemment, cette responsabilité est partagée avec de nombreuses équipes multidisciplinaires. Tous ces facteurs font en sorte que lorsqu’un groupe de médecins se prononce, les médias y portent attention.

Par ailleurs, le Québec m’est très familier. Née au Québec d’une mère québécoise et d’un père rwandais, je ne suis pas une étrangère lorsque je cogne aux portes. Il peut arriver que je sois perçue ainsi à première vue, mais mes interlocuteurs sont rapidement détrompés lorsqu’ils réalisent que je m’y connais bien. Somme toute, je ne considère pas avoir fait face à des barrières fortes à ce niveau-là, mais il faut dire que ces barrières sont plus subtiles quand on a un statut professionnel reconnu.  Ces barrières sont beaucoup plus fortes quand on n’a pas ce privilège.

 Dans quelle mesure aurait-il été plus facile de faire entendre votre point de vue si vous étiez un homme blanc?

Je n’ai aucun doute sur l’existence des inégalités structurelles, liées au genre et à l’expérience du racisme. Certaines personnes sont plus écoutées et valorisées d’emblée. Je ne peux pas me comparer à un homme blanc puisque je n’en suis pas un et n’en serai jamais un.

Par contre, au fil des années, j’ai réalisé qu’il est fréquent de penser qu’une porte est barrée à triple tour, mais ce n’est qu’une fois qu’on la franchit qu’on réalise qu’elle ne l’était pas. L’audace et le courage sont essentiels pour nous permettre de trouver des moyens de les franchir.

Par exemple, il est fascinant et inspirant qu’un président issu de l’apartheid ait passé la majorité de sa vie dans une prison, ou encore qu’un président afro-américain ait été élu alors que la ségrégation était encore présente quelques décennies plus tôt! Ces exemples contemporains sont plusieurs rappels que l’humain possède des possibilités inespérées, qui coexistent avec des inégalités structurelles très fortes.

Rien de tout cela n’est facile, mais ces percées donnent espoir lorsque vient le temps de naviguer en eau trouble. Cette navigation n’est pas faite seule, mais plutôt avec des collègues et amis hautement importants.

 Certains pourraient vous percevoir comme étant une porte-parole de votre genre ou de votre communauté et, par conséquent, penser que vos actions doivent être impeccables. Comment gérez-vous au quotidien cette potentielle responsabilité?

De nos jours, il n’est pas si atypique de provenir de multiples cultures. À mes yeux, il m’est assez impossible d’appartenir à une seule communauté. J’ai le sentiment d’être redevable non pas envers un groupe de 10 personnes partageant les mêmes caractéristiques que moi, mais plutôt envers tous les humains qui m’entourent. Je me sens étroitement liée à eux.

Je me fais la porte-parole d’une population dont j’ai la responsabilité, ce qui implique que je suis porte-parole de mes propres idées, de mon expertise professionnelle et non pas d’une seule communauté. Je suis motivée au quotidien par l’idée de savoir que je travaille avec intégrité, en accord avec mes valeurs et la volonté de diminuer les choses qui sont injustes.

Pour d’autres personnes, il est vrai que l’appartenance à une seule communauté ou langue puisse leur donner plus de force, en accord avec la pyramide de Maslow. Pour moi, ce n’est pas le cas puisque j’ai plusieurs familles culturelles et il ne m’est pas possible d’en choisir une plus que l’autre.

Vous avez publié un article au titre accrocheur “Public health systems under attack”. D’où avez-vous puisé le courage d’écrire des mots autant coup-de-poing? Avez-vous déjà craint que vos propos froissent d’autres personnes?

C’était une évidence absolue, considérant mon expertise, que les coupes en santé publique en 2015 étaient d’une ampleur inégalée, qu’elles n’avaient aucun sens et qu’elles seraient infiniment dommageables. Suite à cette prise de conscience, j’avais le devoir de le dire; impossible de poursuivre ma route sans faire entendre ma voix. Avec cette évidence mêlée à l’urgence d’agir, il devenait clair que je devais sonner l’alarme, mais pas avec des mots doux, d’autant plus dans le cadre d’une réforme aussi gigantesque où la santé publique a un infime pourcentage des ressources du gouvernement.

Toutefois, le titre initial à la première soumission de l’article, était beaucoup plus typique d’une publication scientifique. Ce sont les revieweurs qui ont demandé un titre plus accrocheur, à l’image du contenu de l’article ! Je me dois donc de redonner à César ce qui revient à César : grâce aux éditeurs et à mon collègue anglophone, nous avons trouvé ce titre coup-de-poing. Seul on va vite, mais ensemble on va plus loin!

À savoir si j’ai déjà craint de froisser des lecteurs, la réponse est non. J’avais une certaine facilité à agir et écrire tout cela, puisque je savais pertinemment que les données probantes étaient de mon côté. Si des gens sont fâchés ou en désaccord, je suis toujours ouverte à ce qu’ils démontrent en quoi leur position favorise davantage la santé du plus grand nombre de personnes! J’agis donc en conformité avec ce que je sais. Je garde en tête qu’il est normal qu’un exercice démocratique qui ne donnerait de la place qu’aux experts ne serait pas une vraie démocratie, et qu’il est normal de prendre en compte l’opinion des élus et de la population.

Le prix de la présidente des Médecins de santé publique au Canada vous a été remis en 2018. Comment avez-vous réagi à cet honneur? Qu’a-t-il changé dans votre façon de travailler?

Je me rappelle très bien de ce moment! J’ai reçu et lu le courriel lors d’une conférence entre collègues. Je n’en revenais tout simplement pas et je n’ai pas pu m’empêcher d’échapper un petit son témoignant de ma surprise et de ma reconnaissance. J’étais d’autant plus touchée que ce prix provenait de collègues médecins en santé publique, qui étaient en mesure de comprendre l’étendue du travail que l’on mène ensemble et qui souhaitaient me donner une petite tape dans le dos.

Alors que je croyais que je ne pouvais pas être plus honorée, les prix ont continué à fuser les mois suivants. En étant nommée personnalité de La Presse, j’étais surtout heureuse que la médecine préventive soit mise de l’avant et que mon travail, qui me rend si fière au quotidien, soit mis à l’avant-plan. Le Collège Royal m’a également mis de l’avant en tant que médecin spécialiste qui s’illustre, et j’ai eu droit à une séance photo dans mon milieu de travail, entourée de mes collègues sans qui mon travail est impossible! L’été dernier, j’ai reçu la médaille de service de l’AMC, ce qui m’a valu l’honneur de m’adresser à 1000 collègues au forum annuel. Mon égo est donc repu pour les prochaines années (rires), même si ce n’est pas du tout pour les prix que je travaille! Cette suite d’événements était pour moi inimaginable. Même si je n’avais pas levé la main pour ça initialement, j’ai eu infiniment plus : une mise à l’avant de la prévention !

Paradoxalement, tous ces honneurs m’ont rendue plus résolue à ce que mon travail au quotidien ait du sens et agisse sur des éléments centraux (et non pas me disperser pour brasser des tempêtes dans des verres d’eau). En parlant avec un collègue que j’admire beaucoup, Dr Trevor Hancock, je lui ai demandé comment il faisait pour encore avoir de l’énergie pour se lever à chaque matin et se prononcer publiquement sur ce qui ne va pas en santé et sur la planète. Sa réponse me suit encore aujourd’hui : il y a beaucoup de batailles à mener pour que la vie humaine soit plus juste et heureuse, mais en bout de ligne ce qui est le plus important est de choisir une bataille en s’assurant d’y prendre plaisir! Je crois donc que tenter d’aider chacun de nos patients à mieux aller sans y prendre plaisir est voué à l’échec. Dans la même lignée, mon travail est également possible, car je suis entourée de collègues avec qui il fait bon rire de joie ou pleurer de découragement, avec qui j’ai du plaisir et de la complicité dans les actions au quotidien.

Selon vous, qu’est-ce qu’une femme forte? Et une femme leader?

Être une femme forte implique de ne pas accepter ni reproduire la misogynie, qu’elle soit implicite ou explicite. Il s’agit d’un travail important à effectuer autant par les hommes que les femmes. Il est primordial de réaliser que chaque voix est unique et forte. Même si un groupe de personnes n’a pas le haut du pavé, le courage de s’unir et faire valoir sa voix commune paie souvent au bout de la ligne.

Être une leader, femme ou homme, implique à mes yeux de mettre au centre de ses priorités le leadership participatif, en s’appuyant sur l’intelligence collective des gens que l’on tente de servir, peu importe leurs années d’étude. La corrélation entre années d’études et intelligence est minime, puisque l’intelligence englobe les intelligences culturelle et expérientielle, essentielles pour prendre des décisions collectivement.

Quels sont vos conseils pour les futures générations de femmes en médecine, notamment celles issues de communautés sous-représentées?

Mon premier conseil est épinglé sur le babillard devant moi présentement. Il s’agit d’une citation d’Oscar Wilde : « la sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue quand on les poursuit ». L’audace est essentielle et c’est le premier ingrédient que je souhaite aux humains, surtout ceux qui ressentent que leur voix n’est pas toujours entendue autant qu’elle le devrait.

Mon 2e conseil est aussi une citation, cette fois de Martha Graham, une danseuse du dernier siècle : « Chaque personne a une vitalité, une force et une énergie qui est unique ». Il n’y aura donc pas d’autre Fatine Karkri dans l’humanité, tu es la seule que l’humanité connaîtra! Si on bloque l’expression de cette vie, cette voix s’éteindra et sera perdue pour toujours. C’est donc un privilège et une responsabilité de faire valoir notre voix, notre vitalité unique.

Finalement, je terminerai cette entrevue en réitérant l’importance de s’entourer d’amis et de mentors. « Si on a pu voir plus loin, c’est parce qu’on était debout sur des épaules de géant. » Un tel réseau de soutien ajoute de la joie, de la clarté et de l’inspiration dans ce qu’on fait et il ne faut pas s’en priver.

La campagne #HonneurAuxFemmesMédecins qui vient d’être lancée par le Collège Royal mettra de l’avant un portrait de Dre Ak’ingabe Guyon dans les prochains jours.

Par ailleurs, le livre « That’s why I’m a Doctor : Physicians Recount Their Most Memorable Moments » par Mark Bulgutch sera lancé le 13 mars prochain. La fabuleuse histoire de Dre Guyon y sera mise en vedette.